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FW Taylor et son oeuvre Convertir en PDF 
Découvrez un livre édité en 1925 et tombé dans l'oubli, Taylor et son oeuvre, d'Edmond Lebrun.

Vous y constaterez l'incroyable vision "avantgardiste" de cet ingénieur hors du commun. qui traitait déjà en 1915 du recyclage, de la réduction des pertes (LEAN) et de la rotation d'inventaire.

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A tout propos, nous entendons parler d'organisation. Le sujet; bien que traité sous toutes ses formes par des hommes pratiques, nous laisse cependant encore bien indifférents, alors qu'il devrait nous intéresser vivement.

Qu'entend-on par « Organisation » ? Suivant le dictionnaire Larousse, organisation c'est l'état d'un corps organisé; or, au sens biologique du mot, un corps organisé, c'est un toute forme de cellules disposées en organes ayant chacun son but défini et concourant, chacun pour sa part, à la vie de l'organisme.

Si nous transportons cette définition élémentaire dans l'ordre social qui nous préoccupe plus spécialement, nous n'éprouvons aucune difficulté, tant il est évident qu'une société, être éminemment collectif, ne peut vivre sans un minimum d'organisation, et c'est la définition que nous donne au figuré le dictionnaire Larousse, lequel s'exprime comme suit: c'est l'ensemble des organes constitutifs d'une institution.

Organiser, c'est mettre de l'ordre dans ses affaires; mais il y a différentes façons de mettre de l'ordre dans ses affaires: il y a la bonne et la mauvaise; on peut avoir de l'ordre et manquer de méthode; on peut avoir une bonne ou une mauvaise organisation.
La meilleure organisation aura toujours ses défauts; elle ne sera jamais parfaite et ne pourra jamais donner satisfaction à tout le monde. L'industriel qui ne connaît pas les défauts de son organisation ne peut pas dire qu’il connaît son affaire, il la connaît bien mal; et l’organisation, fut-elle un moment parfaite, ne peut le rester longtemps, car tout change en elle et autour d'elle, et le temps pendant lequel elle répond réellement aux besoins qui l'ont fait créer, est forcément très limité.

Organiser
méthodiquement, c'est suivre une marche raisonnée pour arriver à son but. La méthode parfaite est celle qui, après avoir analysé, décomposé un tout dans ses éléments, peut faire la synthèse et comprendre ainsi d'autant mieux la réalité, qu'elle la crée a nouveau.

Organiser
, c'est prévoir, coordonner, contrôler, commander, améliorer; c'est un continuel perfectionnement.
Placez-vous à n'importe quelle époque dans le domaine de l'activité des hommes, vous retrouvez les mêmes lois, les mêmes principes, les mêmes conditions. Si nous appliquons le terme « organisation » à un ensemble, à un tout constitué, nous pouvons dire que l'organisation est l'ensemble ou une partie des systèmes appliqués pour assurer le fonctionnement régulier du système entier, en vue de réaliser son but.

Un système n'est rien de plus qu'une méthode donnée comme exemple ou une combinaison de méthodes : son utilité réside dans les différentes méthodes qu'il définit et non dans l'ensemble des moyens utilisés pour leur application. Les systèmes sont temporaires: ils se modifient, se transforment, se remplacent ou disparaissent.
L'organisation n'est pas un fait moderne, et il suffit de jeter un regard sur tout ce que nous a laissé de traces l'antiquité, pour être convaincu qu'a toutes les époques il y eut de l'organisation et qu'elle a toujours été la base de tout groupement social : l'Empire Romain avait déjà découvert l'organisation, et s'il s'est formé en Europe des Etats organisés, ce fut à l'exemple donné par les sujets de Charlemagne, de Philippe-Auguste, de Saint-Louis, etc. Napoléon fut non seulement un conducteur d'hommes, mais un grand organisateur, et le Code Napoléon est d'ailleurs toujours à la base de la jurisprudence dans différents pays.

L'organisation n'a pas eu la même importance à toutes les époques ; elle ne se rencontrait anciennement sous sa forme réelle que dans le cas où de grandes masses humaines devaient être réunies et amenées à un point déterminé pour obtenir un résultat ; c'est ainsi que les grandes armées, les grandes expéditions militaires ne se sont pas faites sans une bonne organisation, mais ce n'est vraiment que depuis une trentaine d'années qu'est né ce besoin d'organisation en présence des progrès rapides de la science.

L'organisation revêt différentes formes ; sa perfection est due à divers facteurs ; il y a, en outre, différents genres, différents types d'organisation dont la structure peut se rapprocher ou peut se caractériser par le type de l'organisation militaire. Cette organisation codifie et préconise les fonctions de chacun : elle lui indique ses devoirs et donne les moyens d'exécution. Ce type d'organisation s'appuie sur le déterminisme, et plus particulièrement sur des statistiques, sur des théories plus ou moins contestables, basées sur la routine ou l'expérience, pour arriver à établir des formules générales qui doivent amener l'ouvrier à faire lui-même tout ce qu'il faut pour remédier ou suppléer au défaut d'organisation.

Les avantages de ce système sont : l'autorité bien définie, la bonne discipline ; les désavantages sont : la répétition nécessaire des ordres, la transmission lente et réduite des rapports, le déplacement de la responsabilité, le manque de coopération.
L'efficacité de ce genre d'organisation dépend surtout de la personnalité des membres de la hiérarchie, mais il faut que ceux-ci soient intelligents, instruits, bien au courant du travail, pourvus de bons aides, pour devenir ou former de bons conducteurs d'hommes.

Un autre système d'organisation qui a donné des résultats heureux est le système d'organisation en conseil.
Dans ce système, contrairement à ce qui se passe dans le système militaire où les ordres et les rapports suivent la voie hiérarchique, les membres de l'organisation reçoivent des ordres ou des instructions de différents chefs de services
qui jouissent d'une autorité égale. Chacun de ceux-ci est un spécialiste dans sa partie et, de ce fait, est mieux placé que quiconque pour diriger le personnel dans le travail particulier qui tombe sous sa direction ; chacun a d'ailleurs des attributions bien définies.

Les avantages de ce système sont : la transmission rapide des ordres et des rapports; une répartition plus équitable des charges; une éducation professionnelle meilleure; une amélioration constante de l'exécution du travail.
Les désavantages résident dans un relâchement de la discipline et une tendance à trop étendre l'autorité.

Une perfection dans les deux systèmes précédents consiste dans l'organisation scientifique basée sur le déterminisme.

Au Moyen-Age remonte l'étude de la science expérimentale, alors qu'au XVIe siècle se produit une émulation extraordinaire qui achève la ruine des méthodes et des erreurs de la scolastique. C'est, en Italie, Campanella (I558-I639), un des penseurs les plus hardis et des plus originaux de la renaissance philosophique. C'est, en Angleterre, François Bacon (1561-1626), qui écrit son nouveau organum, créateur de la méthode expérimentale. C'est, en France, Descartes (1596-1650), a qui on doit des écrits, résultats de méditations profondes qui fondèrent la psychologie moderne et donnèrent une méthode inconnue auparavant pour diriger la raison en matière métaphysique. Il résume en quatre préceptes la méthode qu'il emploiera et qui comprend ce qu'il y a de meilleur dans la logique, l'analyse et l'algèbre :

1°) Ne recevoir aucune chose pour vraie qu'elle ne soit connue évidemment telle ;
2°) Diviser les difficultés en autant de parcelles qu'il se peut ;
3°) Conduire par ordre ses pensées en allant par degré du simple au composé ;
4°) Faire des dénombrements si entiers et des revues si générales que l'on soit assuré de ne rien omettre.

Nous voyons donc Descartes, s'inspirant du plus rigoureux déterminisme, formuler les principes fondamentaux d'analyse que devaient compléter des hommes comme un Claude Bernard (1813-1878) ou comme un Stuart Mill (I806-1873) et que Taylor (1856-1915), le fameux ingénieur américain, devait, sous la pression des nécessités, rénover.

Dès l'époque de Descartes, ne vit-on pas Vauban, entrepreneur de forteresses, faire chronométrer ses manœuvres, et Colbert, constructeur de vaisseaux, standardiser les éléments de ces vaisseaux ?

» Ces quelques tentatives, auxquelles on pourrait aussi joindre celles du physicien français Coulomb, qui faisait, lui aussi, du chronométrage, étaient des essais d'amélioration vers une plus grande efficience, dus peut-être davantage à l'ingéniosité d'esprits méthodiques et curieux de perfectionnement, qu'à l'influence d'impérieuses nécessités extérieures.

» Il faut arriver jusque vers la fin du XIXe siècle pour voir se dessiner ce grand  mouvement  qui, procédant par une application systématique du principe de causalité et des règles cartésiennes, entend les utiliser pour la conduite des affaires humaines, à l'exclusion de tout empirisme, et avec une pleine conscience de la perfectibilité des buts comme des moyens.

» Il est curieux de remarquer en passant que c'est dans le domaine industriel que ces tendances nouvelles se firent jour d'une façon durable et en particulier dans l'atelier de construction mécanique, où il semble pourtant, en raison de la précision qui préside à ce genre de travaux, que l'analyse n'allait trouver qu'un aliment précaire.

» Mais l’expansion économique de la jeune Amérique, vertigineuse au cours de la moitié du XIXe siècle, avait rapidement épuisé les disponibilités de main d'œuvre qu'une immigration intense ne parvenait pas à accroître dans la mesure des besoins. Pour remplacer des bras manquants, il fallait des machines, et pour construire ces machines, dont la demande était déjà formidable pour l'époque, il fallait pousser au maximum le rendement des ouvriers mécaniciens. C'était, pour ainsi dire, une nécessité nationale.

» Des hommes neufs dans un pays neuf aux besoins immenses, telle nous semble avoir été, en raccourci, la cause déterminante d'une révolution industrielle, car eût-on pensé doubler ou tripler le rendement d'un ouvrier dont le travail consiste souvent à regarder travailler une machine?

» Là fut la nouveauté qu'une recherche scrupuleuse de tous les facteurs enjeu dans ce travail mit l'ingénieur Taylor sur la voie de progrès d'ordre industriel, et aussi humanitaire, dont la notion est encore rare chez ceux dont elle devait conditionner toute l'activité ». (i).

Aussi devons-nous une place toute spéciale, dans notre reconnaissance, au grand américain Taylor, mort prématurément en 1915, alors qu'il se disposait à mettre sa science, son activité au service de notre cause dans le grand conflit qui ravageait l'Europe.

Nous ne pouvons passer sous silence les travaux de ces deux grands français, Le Châtelier et de Fréminville, qui nous firent connaître les travaux de Taylor et qui créèrent cette émulation que nous remarquons aujourd'hui en France.

Dans les temps incertains que nous vivons, la nécessité s'impose de réagir, si nous ne voulons voir notre situation économique empirer chaque jour davantage. L'organisation scientifique est certainement un préservatif de déchéance, car elle a pour but d'assurer un meilleur rendement pour une somme d'efforts égale ou moindre. Mais son application nécessite une documentation, abondamment mise à la disposition de ceux dont la mission consiste précisément à prévoir. Ne voyez-vous pas un Office central où chaque industriel pourrait venir puiser gratuitement toute la matière nécessaire à son organisation, où il pourrait étudier les systèmes les plus divers d'organisation, les plus compatibles à l'application de son industrie. Cet organisme, où viendraient se centraliser tous les renseignements recueillis dans toutes
 
les industries, toute la documentation envoyée par les industriels eux-mêmes soucieux de l'avenir du pays; ce laboratoire, où les meilleures méthodes seraient analysées, adaptées aux besoins des différentes usines et ateliers ; cet office de bibliographie, qui publierait, à l'usage de notre enseignement technique, de nos industriels, tout ce qui paraît d'intéressant dans les journaux, revues étrangères et nationales, toutes les suggestions heureuses de nos hommes pratiques, toute la documentation enfin que Taylor et ses nombreux adeptes ont produite et font produire encore.
Ne serait-il pas heureux aussi de voir s'ouvrir un bureau de renseignements national, d'œuvre gouvernementale, oh tous les nationaux pourraient obtenir toutes les explications, tous les renseignements pour leur faciliter l'accomplissement de leurs devoirs de citoyens.
A l'œuvre donc ! Serrons-nous tous en une poussée commune vers l'Organisation, qui nous conduira plus sûrement vers le but que nous désirons atteindre : le relèvement et la prospérité de la nation.

E. Debrun.

Bruxelles, le 15 mars 1925.

(i) Ces quelques renseignements ont été tirés d'un rapport présenté par M.Georges Crespin au Congrès de l'Organisation scientifique du travail à Paris en 1923 : « L'état actuel de l'organisation considérée comme science ».
 
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